Mémoire sur le mariage des protestans — Malesherbes — 1785-86
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Rechercher un mot dans toutes les sections de ce document.*Des moyens de constater la naissance des enfans dont les peres & meres ne sont pas catholiques.* *Louis XIV* par l'Edit d'Octobre 1685 qui révoqua celui de Nantes, ordonna que tous les enfans des protestans seroient baptisés dans l'église, quoique le 16 Juin précédent, il eût ordonné que dans les pays interdits, ce seroit sur les registres des justices laïques que leur naissance seroit constatée. Cela entroit dans le système dont nous avons souvent parlé, & qui fut adopté immédiatement avant la publication de l'Edit d'Octobre. On crut que c'étoit un moyen de faire disparaître la différence entre les deux religions, & c'étoit ce que Mad. de *Maintenon* regardoit comme des marques extérieures de la Religion catholique, qu'on vouloit imprimer sur les protestans. On avoit peut-être le projet de traiter un jour ces enfans comme des relaps, quand à l'âge de raison ils se déclareroient protestans, & on auroit argumenté du serment fait en leur nom par leur parrains & marraines, de vivre dans la religion catholique. La crainte qu'ils en eurent fit que beaucoup s'y refuserent. On voulut, suivant la méthode du tems, vaincre leur résistance par des loix séveres. Le plus grand nombre des protestans se soumit à la loi, parce qu'il faut céder à la force. Ils consentirent à conduire leurs enfans à l'Eglise & à faire pour eux la promesse qu'on y exige de vivre dans la religion catholique, sans se croire cependant obligés de les faire élever dans cette religion. Leurs casuistes, comme ceux de beaucoup d'hérétiques des siècles passés, tranquilliserent leur conscience sur le parjure par le principe qu'on n'est jamais obligé par un serment auquel on a été forcé par violence. Mais il y en a toujours eu quelques uns qui pour aucune considération n'ont voulu se rendre coupables d'une sauce déclaration de leurs sentimens. Dans la suite ils s'en sont fait moins de peine, quand ils ont vu pendant les commencements du règne de Louis XV & depuis, ce qu'on a nommé la présomption de droit qu'on faisoit semblant de les croire catholiques. Si on avoit suivi les principes de cette pré- somption pour les mariages, ils se seroient encore prétés plus volontiers aux baptêmes, parcequ'alors leurs familles n'auroient pas encouru la bâtardise, & ils en auroient été quittes pour renouveller dans toutes les oc- casions un serment qu'on pourroit regar- der comme scandaleux, mais que la plu- part ne regardoient que comme illusoire. Leur répugnance a augmenté lorsque vers le milieu du regne de *Louis XV*, ils ont vu qu'inutilement faisoient - ils baptiser leurs enfans sous le nom de catholiques, puisque le défaut de mariages légaux les rangeroit toujours dans la classe des enfans naturels. Elle a diminué depuis que les Parlemens ont pris l'usage d'écarter par des fins de non recevoir les collatéraux qui vouloient les obli- ger de faire la preuve de la validité de leurs mariages. Elle s'est renouvellée depuis dans quel- ques dioceses où on a eu, soit l'imprudence, soit l'obstination de donner à leurs enfans sur les registres la qualité d'enfans natu- rels... Cette répugnance a dû cesser dans ces dioceses depuis la Déclaration de 1782. On dit que dans l'état actuel, il y a peu de protestans qui ne fassent baptiser leurs enfans dans leurs paroisses. Il est cependant sûr qu'il y en a toujours quelques-uns qui ne peuvent s'y résoudre, & le plus souvent on ne les y contraint pas & on ferme les yeux. Ces enfans restent sans état légal. Je crois que si des collatéraux vouloient en abuser pour usurper leurs biens, les Parlemens les regarderoient comme non recevables, ainsi que ceux qui veulent contester la validité des mariages. Mais il y a beaucoup d'actes de la vie pour lesquels il faut produire le certificat de sa naissance; ce qui est très fâcheux pour eux. On ne sauroit nier qu'il n'en résulte de grands inconvénients. On a beau dire que ceux qui ne se soumettent pas à la loi commune, sont des opiniâtres qui doivent s'imputer à eux-mêmes le malheur de leurs enfans. Je demande aux catholiques les plus religieux s'ils ne rêverent pas les premiers chrétiens qui s'expoisonnent à tout plutôt que de paroître trahir leur foi. Quant à ceux qui n'ont pas le même scrupule & qui renouvellent ou font renouveller pas les parrains & marraines à la naissance de chaque enfant la promeſſe de le faire élever dans la religion catholique, avec le projet bien certain & bien connu de n'en rien faire, on ne ſauroit nier que cette ſainte cérémonie ne paroisse une comédie aux yeux des aſſiſtans, & doit-on faire une comédie d'un ſacrement? D'ailleurs il y a toujours de l'inconvénient à mettre en préſence & à vouloir faire concourir aux mêmes actes un miniſtre de la religion catholique & des hérétiques; il peut en arriver des ſcenes indécentes & quelquefois des rixes. Quand cela arrive, il faut punir celui qui a tort; mais il vaut toujours mieux prévenir de pareils délits que d'être obligé de les punir. Enfin il me paroît qu'il y a deux ré- flexions déciſives pour ne pas laiſſer ſubſiſter l'injonction aux proteſtans de faire baptiſer leurs enfans par des catholiques. 1°. Cent ans d'expérience ont prouvé que cela ne ſert à rien pour leur conver- ſion. Il n'y a donc plus de motif qui puiſſe l'emporter ſur les inconvéniens de cette in- jonction. 2°. Tant qu'on a fait ſemblant de croire que leurs parens étoient catholiques, il étoit conſéquent de les faire baptiſer comme les enfans des catholiques; mais quand les pa- rens rens ne dissimuleront plus leur religion, si on laisse subsister la loi qui les oblige à les faire baptiser dans leur paroisse & qu'en même tems l'église continue d'exiger que le pere ou les parains & maraines choisis par lui promettent au nom de l'enfant, qu'il vivra dans la religion catholique, ce qui est promettre de la part du pere de le faire élever dans cette religion; c'est or- donner en termes exprès le parjure. Cependant il ne faut pas mettre obstacle au zele des ames pieuses qui ne désespèrent pas de ramener quelques hérétiques dans le sein de l'église en les familiarisant avec les pasteurs de la véritable religion & en leur fai- sant goûter le spectacle édifiant de nos cé- rémonies. Un auteur qui a écrit avec beaucoup d'é- nergie contre toute espece de tolérance, l'abbé de Caveyrac, blâme par cette raison les curés qui ne veulent pas recevoir les pro- testans pour parains & maraines. Il seroit bien à désirer que ce ne fût pas par de si petits moyens qu'on fît triom- pher la foi. Mais il faut dire la vérité. J'ai toujours entendu dire aux gens de bien qui ont vécu avec des hérétiques, qu'il n'y a que les gens éclairés qu'on ramene par des preuves soli- TOME II. des de la vérité & de la perpétuité de la foi catholique. Le peuple ignorant n'entendra jamais les controverses, mais le peuple se prend par les yeux, & surtout se laisse toucher par les bienfaits. Si les Francs nos ancêtres, & les autres nations qui se sont établies sur les débris de l'Empire romain, ont été attirés à la religion chrétienne longtemps avant le temps où Charlemagne y a employé la puissance & la terreur, ce fut l'ouvrage de nos faints pasteurs qui étoient le refuge & les consolateurs de ces peuples trop souvent opprimés; & si la partie du peuple françois qui est à présent engagée dans l'hérésie, renonce un jour à ses erreurs, ce sera par les soins pastoraux des curés départis dans les campagnes & surtout par l'exemple de leurs vertus. Il ne faut donc point rompre toute relation entre les curés & le peuple protestant. Mais sur cela il ne faut rien leur enjoindre. Puisque depuis un siècle les protestans sont habitués à faire baptiser leurs enfans dans la paroisse, le peuple qui est toujours attaché à ses anciennes habitudes persévérera peut-être dans cet usage, si on lui en laisse la faculté, surtout dans des villages où ils font plus voisins de leur curé que de leurs juges, pourvu qu'ils y soient invités par l'accueil humain & charitable du curé. Oserois-je dire qu'ils y seront encore plus invités, si les droits qu'ils auront à payer pour la déclaration de naissance faite en justice, sont un peu plus forts que ce qui se paye dans les paroisses pour les baptêmes. Je crois que les habitans des villes & des gros bourgs & les gens aisés ne seront pas attirés par cet appas. Mais ce n'est pas à ceux-là qu'on peut espérer de faire oublier leur ancienne religion par la seule fréquentation du curé & l'habitude d'entrer dans l'église. Enfin le grand principe pour la conversion du peuple, est qu'il faut lui faire aimer la religion à laquelle on veut le ramener. Or rien n'est plus propre à fortifier leur aversion pour la religion que de forcer à comparoître dans la paroisse ceux qui y ont une grande répugnance, & rien n'est plus propre à les rapprocher de la personne de leur curé & de la doctrine qu'il enseigne, que de leur faire trouver quelque avantage à employer son ministère. Je pense donc que la loi doit être conçue en termes qui leur laissent le choix.